29.1.2026
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5 minutes
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Dans le monde de l’accessibilité numérique, certaines règles font consensus. D’autres, en revanche, suscitent débat, échanges… et parfois incompréhensions.
Le changement de langue dans les contenus web fait clairement partie de cette seconde catégorie. Pour aller au-delà de la théorie et des check-lists, nous avons donné la parole à Mathieu Froidure, président d’Urbilog, expert en accessibilité numérique… et utilisateur aveugle au quotidien. Son regard croise normes, technologies d’assistance et usages réels, un point de vue précieux pour comprendre les enjeux concrets derrière une exigence parfois mal appliquée.
Urbilog :
On parle beaucoup de balises de changement de langue. Pourquoi est-ce si important ?
Mathieu :
Parce que pour une personne déficiente visuelle qui utilise une synthèse vocale, la langue conditionne directement la compréhension.
Lorsqu’une page est dans une langue qui n’est pas celle du navigateur, il n’y a pas de débat.
Si par exemple, une page est rédigée en français alors que le navigateur est configuré en anglais, la synthèse la lit avec une prononciation anglaise. Le contenu devient alors rapidement incompréhensible. Dans ce cas, les recommandations font consensus : il est nécessaire de mettre une balise de changement de langue.
Urbilog :
Le débat commence plutôt quand on parle de mots isolés, n’est-ce pas ?
Mathieu :
Exactement. Et c’est là que la réalité du terrain entre en jeu.
Prenons un exemple très concret : sur une page « Recrutement », il est devenu courant de lire des intitulés comme Data analyst, UX designer, Business developer... Ces termes, bien que d’origine anglaise, sont aujourd’hui parfaitement intégrés au langage professionnel français. Personne ne s’étonne plus, non plus, des mots parking, camping ou interface qui, ironie de l’histoire, ne sont parfois même pas utilisés par les anglophones eux-mêmes.
Urbilog :
Du point de vue d’un utilisateur aveugle, que se passe-t-il concrètement ? Comment réagit une synthèse vocale face au multilingue ?
Mathieu :
Les synthèses vocales peuvent intégrer nativement du multilingue et basculer automatiquement du français à l’anglais par exemple. Les utilisateurs de synthèse vocale, dont je fais partie, augmentent très souvent le débit de leur synthèse afin de gagner un peu de temps.
Cette vitesse d’élocution est le fruit de longues heures d’écoute et d’une habitude du cerveau à décoder rapidement cette information vocale et de la rendre compréhensible. Je fais en vocal ce que de nombreux voyant réalisent à l’écrit, c’est-à-dire une lecture ou une écoute en diagonale ! Je ne comprends pas nécessairement tous les mots de la phrase, mais mon cerveau fait la transcription à la fin.
Le problème apparaît quand la synthèse lit un texte dans lequel par exemple des mots en français et en anglais se côtoient. En effet, la synthèse prend immédiatement l’accent de la langue et surtout conserve la même vitesse d’élocution. Pour les synthèses qui n’ont pas l’option du multilingue, un message apparait avant chaque mot en langue étrangère afin de préciser qu’il s’agit par exemple d’un mot en anglais.
L’information est pertinente mais elle perturbe fortement la fluidité de lecture et la compréhension globale du texte.
Urbilog :
Les utilisateurs braille rencontrent-ils les mêmes difficultés ?
Mathieu :
Pour les utilisateurs de braille, cela ne pose à priori pas de difficulté. Les doigts transmettent au cerveau l’orthographe exact du ou des mots qui sont dans la langue étrangère. Mais il faut rappeler deux réalités importantes : moins de 50 % des personnes aveugles lisent le braille ; sur mobile aujourd'hui, l’usage fait émerger prioritairement le vocal.
Urbilog :
Quelle est alors la bonne approche ?
Mathieu :
Il est important de bien considérer que la règle, même si elle est importante, doit être considérée de manière plus fine. Elle ne doit pas être appliquée de manière aveugle (sans mauvais jeu de mots).
Il faut se poser les bonnes questions :
Prenons quelques exemples parlants : CIA (Central Intelligence Agency) est prononcé à la française tandis que FBI (Federal Bureau of Investigation) est prononcé à l’anglaise.
Et que dites-vous des mots Python, rugby, interface…
La langue n’est pas qu’un attribut technique, c’est aussi un usage culturel et cognitif.
L’accessibilité numérique ne se résume pas à appliquer des règles. Elle consiste à comprendre les usages réels, les technologies d’assistance et les contextes de lecture.
C’est pourquoi chez Urbilog, nous défendons une accessibilité conforme aux standards mais aussi et surtout utile, fluide et humaine. Parce qu’au final, une règle n’est accessible que si elle améliore réellement l’expérience de l’utilisateur.