4.6.2026
4 minutes

Accessibilité numérique : le témoignage inspirant de Maria

L’accessibilité numérique ne se résume pas à une liste de critères techniques à respecter. Derrière chaque interface, chaque formulaire ou chaque application, il y a des personnes aux besoins, aux usages et aux préférences différents. Comprendre leur expérience au quotidien est essentiel pour concevoir des outils réellement inclusifs.

Aujourd’hui, nous partageons le témoignage de Maria, déficiente visuelle. À travers son parcours et son utilisation de la loupe numérique.

« Le bon outil, c'est celui qui correspond à la personne. »

Cette phrase résume parfaitement son expérience et met en lumière l’importance de prendre en compte la diversité des usages pour construire un numérique accessible à toutes et à tous.

Voir autrement : Maria et la loupe numérique

Je m'appelle Maria, j'ai 23 ans, et je suis sur un ordinateur depuis mes six ans. J'ai fait toute ma scolarité avec, j'ai appris à lire un écran avant d'apprendre bien des choses. Je suis déficiente visuelle : j’ai un albinisme. Une précision qui change tout pour moi : je suis née comme ça, je ne le suis pas devenue. J'ai dû apprendre à vivre dans un monde qui n'était pas adapté, alors je n'ai pas l'habitude que les choses s'adaptent à moi, mais l'inverse.

Mon outil de tous les jours

Ma loupe, c'est celle de Windows. Pas un logiciel à part : celle qui est déjà dans le système. Je l'active en quelques secondes par le biais de la touche Windows, je tape les premières lettres de « loupe », Entrée, et c'est parti. Ensuite je zoome et je dézoome à la volée, avec la touche Windows et les touches plus ou moins.

On a voulu me faire passer à ZoomText. J'ai trouvé qu'il fonctionnait moins bien : il bugue avec certains logiciels, et surtout il est plus pénible à désactiver. La loupe Windows, je la lâche d'un geste quand je n'en ai plus besoin. C'est ça qui compte pour moi : pouvoir entrer et sortir du zoom sans que ça devienne une corvée.

On a aussi voulu m'imposer un lecteur d'écran. J'ai refusé. J'ai encore un restant visuel, je vois mon écran, je sais où sont les choses. Avec NVDA, j'avais une double fatigue : les yeux et les oreilles, parce que je n'arrive pas à éteindre l'écran et à me fier seulement au son. Et puis tout ce que j'ai appris de l'informatique, je l'ai appris en voyant. Me priver de l'écran, ce serait me priver de presque tout ce que je sais faire. Je veux me servir de mes yeux tant que je peux, un peu comme un muscle qu'on entretient.

Que ce soit clair : pour d'autres personnes, NVDA est indispensable, mon conjoint, qui ne voit plus, l'utilise sur son téléphone et son ordinateur, c'est devenu ses yeux. Le bon outil, c'est celui qui correspond à la personne. Pour moi, aujourd'hui, c'est la loupe.

Comment je « vois » une page

Je n'ai pas un niveau de zoom unique. Ça dépend de la page et de ma fatigue : parfois 200 ou 300 % pour avoir une vue plus large, parfois 500 ou 600 % quand mes yeux fatiguent et que je dois forcer pour lire. Et sur un éditeur comme Word, je ne mets pas la loupe du tout : j'agrandis simplement la police, c'est plus logique que de me fatiguer pour rien. J'utilise le mode plein écran, avec le zoom qui suit ma souris. La souris, c'est mon œil : elle va là où je regarde.

Voilà ce que les gens comprennent rarement. Même quand je n'ai qu'un fragment de l'écran sous la loupe, je me construis dans ma tête une image complète de la page. À force de me déplacer à droite, à gauche, je sais où sont les choses sans les avoir toutes devant les yeux. Je reconstitue la page mentalement.

C'est exactement pour cette raison qu'une page cohérente change tout. Quand c'est bien organisé, je le mémorise vite et je m'y retrouve sans effort. Quand c'est éparpillé, sans logique, je dois refaire le travail à chaque fois, et là, ça devient noir. Une mise en page prévisible, ce n'est pas du confort pour moi : c'est ce qui me permet de travailler.

Ce qui m'aide, ce qui me bloque

Sur les formulaires, l'important c'est la proximité entre une étiquette et son champ. Si l'étiquette est juste à côté, aucun souci. Si elle est tout à gauche et le champ tout à droite, je passe mon temps à faire des va-et-vient avec la loupe, c’est épuisant.

Et puis il y a ce qui bloque vraiment. Les sites de l'État : surchargés, en désordre, rien n'est jamais à la même place. Les applications aussi comme les impôts, ou d’autres sites des services publics, mais surtout les applis bancaires. Sur celle de ma banque, j'ai dû réduire la taille des caractères de mon téléphone pour réussir à me connecter et à valider un virement. Sinon, le bouton de confirmation ne répond pas. C'est tout le paradoxe : l'outil censé m'aider à voir plus grand m'empêche d'aller au bout.

Le vrai sujet

Tout cela demande de l'énergie. Une énergie supplémentaire, en permanence, pour m'adapter à un monde qui n'a pas été pensé pour moi. C'est de la résilience, oui, mais c'est surtout du carburant dépensé là où il ne devrait pas l'être. Parce qu'aujourd'hui, rapprocher un champ de son étiquette, rendre une page cohérente, c'est simple à faire. Derrière chaque détail d'une interface, il y a quelqu'un comme moi qui, selon le soin qu'on y a mis, travaillera tranquillement ou devra tout reconstruire.

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